Patrouille des Glaciers 2010

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La nuit la plus longue.

Samedi 24 avril 2010, 12h52, Verbier. C’est fait, je viens de boucler le parcours Zermatt – Verbier avec ma patrouille au complet. La satisfaction est à la mesure de l’effort consenti : colossale. Tous les moments de doute traversés cet hiver s’estompent pour faire place à une grande paix intérieure. Flashback sur les dernières 24 heures de cette grande aventure.

Vendredi 23 avril, arrivée à la gare de Zermatt à 14h00. Dans 9 heures on sera au même endroit avec les skis sur le dos et prêt au départ. La pression monte gentiment, mais avant cela, direction la salle de sport pour un contrôle du matériel.

La course se déroule en haute-montagne, à des altitudes assez élevées où il y a de fortes probabilités d’être confronté à des conditions météo extrêmes. Aucune place n’est donc laissée à l’improvisation et le matériel de chaque patrouille est minutieusement contrôlé avant de pouvoir obtenir les dossards et le feu vert de l’organisation pour se présenter sur la ligne de départ. Après une bonne heure et demie d’attente et de contrôles, on fini par obtenir notre sésame, ainsi qu’un bon pour une chambre d’hôtel. Notre choix d’heure de départ étant assez tôt dans la nuit, on aura juste le temps d’une petite sieste. Les patrouilles qui partiront plus tard pourront, elles, en profiter un peu mieux.

Juste le temps de s’allonger une heure, après avoir organisé le sac à dos et agrafé les dossards sur la tenue, qu’il est déjà l’heure de se rendre à l’église de Zermatt. Non pas pour la dernière messe du condamné, mais pour écouter les dernières recommandations du commandant de la course. Instants vraiment émouvants, au milieu de toutes ces patrouilles suisses et étrangères. Personnellement c’est à ce moment là que j’ai pris conscience de prendre part à l’un des monuments de l’histoire suisse. Une manière de rendre hommage à nos ancêtres de la première édition qui s’est déroulée en 1943, en pleine mobilisation générale.

Une fois la cérémonie terminée, les officiels s’attardent pour l’apéro devant l’église, alors que les patrouilles s’éclipsent en douceur pour retrouver le calme et le repos de leur chambre d’hôtel.

22h15, le réveil sonne, mais je ne dormais pas vraiment. On enfile notre tenue rapidement, on fixe les skis et les souliers sur le sac a dos et après avoir vérifier une dernière fois que l’on a tout le matériel, on se déplace vers la ligne de départ. Arrivé sur place, on doit passer un dernier contrôle matériel rapide, avant de nous positionner sur la ligne de départ et de laisser s’égrainer les longues minutes interminables jusqu’au coup de pistolet libérateur.

23h00 enfin! Les premières patrouilles partent en courant. Pour nous ce sera marche rapide jusqu’au poste de Staffel, à partir duquel on pourra enfin chausser les skis. Au sortir de cette nuit, la montagne aura rendu son verdict et je saurai enfin si toute la préparation de cet hiver aura été suffisante pour atteindre Verbier.

Les premiers kilomètres se font donc à pied. Au début on traverse Zermatt avec toutes ses vitrines illuminées, ainsi que tous les spectateurs qui nous encouragent, mais rapidement on se retrouve dans le noir de la nuit avec notre seule lampe frontale comme lueur. Le chemin monte à travers la forêt et au-dessus de nous on devine la silhouette de sa majesté le Matterhorn.

Arrivé à Staffel, c’est à nouveau l’effervescence. Dans la lumière artificielle des projecteurs, chacun se hâte d’abandonner ces baskets pour enfiler les chaussures de ski qui devront nous mener jusqu’à Verbier. Une nouvelle fois le contraste est frappant entre le brouhaha au poste de contrôle et le silence qui règne quelques mètres plus loin sur le glacier.

On progresse maintenant sur le glacier de Zmutt qui est une large vallée en légère montée. Le paysage est magnifique. Le ciel est étoilé et la lune face à nous fait scintiller les pentes du Cervin sur notre gauche et de Schönbiel sur notre droite. Devant moi c’est une longue guirlande composée de lampes frontales qui progressent en direction de l’objectif de la nuit : Tête Blanche à 3650m. L’instant est magique, un peu à l’image de ces moments suspendus dans le temps où tout semble s’arrêter. Le calme avant la tempête.

Arrivé au poste de Schönbiel les vraies difficultés commencent. C’est à cet endroit qu’il faut s’encorder et qu’on commence à gravir les pentes plus raides du glacier du Stöckji. Pas après pas, l’effet de l’altitude devient de plus en plus pesant. Notre corps doit continuer de fournir un effort constant, dans des températures de plus en plus négatives et dans un air de moins en moins chargé en oxygène. Autant dire que la vue du poste de ravitaillement de Tête Blanche est une vraie délivrance.

Jusqu’ici je me sens assez bien, par contre au ravitaillement c’est un de mes coéquipiers qui ne se sent pas bien et qui vomit le bouillon qu’il vient d’absorber. L’Aventure peut commencer.

Dès l’inscription à la patrouille des glaciers on sait qu’il s’agit d’une course par équipe et qu’il faudra composer avec les hauts et les bas de chacun. Cette particularité est bien souvent l’une des principales causes du stress d’avant course. Personne ne souhaite être le maillon faible du groupe et chacun redoute la défaillance personnelle qui pourrait mettre en péril la course de ses partenaires. Mais ainsi va la vie en haute montagne et c’est ces instants qui rendent humble.

On lui laisse donc un peu de temps pour récupérer, même si l’on ne souhaite pas trop s’attarder à cette altitude et dans ce froid. Au bout de quelques minutes on s’aventure à lui poser la question dont on redoute un peu la réponse : “Est-ce que tu te sens ok pour continuer?”. La réponse est à moitié rassurante : “Ok on va jusqu’au prochain point de ravitaillement et on refait le point là-bas”.

C’est donc parti pour la fameuse descente encordé et de nuit en direction du Col de Bertol. Finalement après tous les passages des concurrents partis sur la première course deux jours avant nous, la neige est bien tassée et la descente se passe sans grande difficulté. Arrivé au poste de ravitaillement, on peut enfin se désencorder et ranger la corde définitivement dans le sac. C’est une difficulté en moins. Par contre l’état de notre coéquipier ne s’améliore guère, il se remet à vomir. Une infirmière présente au poste sanitaire s’en aperçoit et lui demande de la suivre dans la tente chauffée pour un contrôle. A ce moment je me dis, tant pis pour le super chrono que j’avais imaginé dans mes rêves les plus fous, maintenant compte tenu des circonstances, l’objectif est de pouvoir finir la course à trois.

L’infirmière revient seule au bout de quelques minutes et nous met devant un choix difficile : “Vous avez deux possibilités, soit vous l’attendez ici qu’il ait mieux, soit il abandonne et vous finissez sans lui”. Après quelques secondes d’hésitation on choisi d’aller le rejoindre dans la tente afin de prendre une décision à trois. Le temps d’enlever nos skis et de franchir le seuil de la tente qu’il était déjà en train de sortir et de nous annoncer qu’il poursuivait jusqu’au poste suivant; ce d’autant plus qu’il ne reste que de la descente jusqu’à Arolla. Nous voilà donc dans la descente sur Arolla, essayant d’allier rapidité et économie d’énergie, afin de récupérer un peu avant les prochaines difficultés qui nous attendent dans la deuxième partie de la course.

Arrivé à Arolla, pendant que la nuit fait place aux premières lueurs de l’aube, on prend notre temps pour nous ravitailler et récupérer de cette première partie de course qui nous aura pris un peu plus de 6 heures. En enlevant mes skis, je m’aperçois que j’ai perdu un stopper sur une des fixations durant la descente. Par chance la chaussure se fixe encore sans problème et je ne suis pas obligé d’abandonner à cause d’une casse matériel. On se tourne alors vers notre collègue malade pour connaitre sa décision. Il fait signe que ça va un peu mieux et qu’il monte en direction du col de Riedmatten avec nous.

Au poste de contrôle d’Arolla il y a énormément de monde, car c’est de cet endroit que partent les participants au petit parcours. On a donc vite fait de perdre de vue nos coéquipiers… Tout occupé à me préparer pour la nouvelle ascension, j’aperçois juste que mes collègues sont partis un peu avant moi et qu’ils attaquent la montée. Je m’élance à mon tour, bien décidé à les rattraper rapidement. Je fais trois pas quand soudain un de mes skis n’accroche plus sur la neige. Je m’arrête, je me retourne et je constate que j’ai perdu une peau de phoque. J’enlève mon ski, je la remets, je repars et rebelote, la peau s’en va à nouveau. C’est là que je constate avec angoisse que la colle de mes peaux est complètement gelée et donc qu’elle n’adhère plus du tout à la semelle des skis. Je suis d’autant plus angoissé, que c’est mes collègues que j’ai maintenant complètement perdu de vue qui ont la paire de peaux de rechange. Que faire ? J’utilise les morceaux de scotch que j’avais collé préventivement à cet effet sur mon sac à dos pour maintenir les peaux sous mes skis. Je fais quelques pas pour tester le montage, mais la colle est tellement gelée, que les scotchs n’arrivent pas à maintenir les peaux dès que je mets de la pression. Je me dis que mes collègues devront m’attendre pour passer le prochain point de contrôle, mais que d’ici là, il faut me résoudre à faire la montée à pied… C’est donc parti pour 600m de dénivelé en marchant et une nouvelle fois tant pis pour le chrono.

Au pied du couloir de Riedmatten, devant le poste de contrôle, mes deux coéquipiers sont bien là à m’attendre. Je peux enfin récupérer la paire de peaux de rechange, même si je n’en aurai pas besoin tout de suite. Il faut d’abord mettre les skis sur le sac à dos et franchir les cents derniers mètres du col de Riedmatten à pieds. Arrivé au sommet on n’a pas le temps de s’arrêter. Le col étant très étroit, il faut rapidement laisser la place aux suivants. On attrape une des deux cordes fixes et on se laisse descendre de l’autre côté dans un petit couloir au milieu des rochers.

Après 100m de descente le long des cordes, on peut à nouveau remettre les skis pour une courte descente, avant de devoir affronter le faux plat du Lac des Dix. Là se pose à tous les concurrents le difficile choix du moyen à utiliser pour passer cette portion. Avec ou sans les peaux? Avec les peaux signifie aller plus lentement, mais dépenser moins d’énergie à devoir pousser sur les bras et les jambes, alors que sans les peaux signifie aller plus vite, mais y laisser plus de ressources, alors que juste après il va falloir encore gravir le couloir de La Rosablanche. Pour nous se sera avec les peaux. Je vais tout de même y laisser pas mal d’énergie et quand se profile le poste de ravitaillement de La Barma, mes réserves sont déjà bien entamées.

On se ravitaille et se repose bien cinq minutes, avant de repartir en direction du pied du couloir de La Rosablanche. A présent le soleil est déjà haut dans le ciel et il faut maintenant compter avec la chaleur. Cette ascension d’approche jusqu’au pied du couloir de La Rosablanche me paraîtra interminable. Ca sera un combat permanent entre mon corps qui ne veut plus avancer et ma tête qui lui demande sans cesse de repartir.

Finalement mon esprit prend le dessus et j’atteins le pied du couloir, où il faut remettre les skis sur le dos pour franchir les marches des 200 derniers mètres. Etonnamment, je suis assez content de devoir enlever les skis et de marcher, car ça rompt la monotonie. En plus je préfère quand la pente est bien prononcée, à chaque pas j’ai l’impression d’éliminer plus rapidement le dénivelé qu’il reste à faire. Comme quoi, passé un certain niveau de fatigue, tout est dans la tête. J’entends également les encouragements des supporters qui sont massés au sommet du couloir. Personnellement, quand je suis en plein effort et fatigué, je ne suis pas un grand fan des spectateurs qui hurlent. Ca a plus tendance à m’énerver qu’à m’aider. Dans les moments difficiles, je préfère le calme et le silence pour pouvoir aller rechercher les dernières ressources au fond de moi-même. Malheureusement il va me falloir composer avec ce vacarme. J’essaie de me mettre dans une petite bulle et de me concentrer uniquement sur les trous dans la neige qui font office de marche et qu’il faut viser à chaque pas pour atteindre enfin La Rosablanche. Ca fonctionne assez bien et j’arrive à monter sur un rythme régulier, sans trop m’arrêter.

Au sommet de La Rosablanche, petit ravitaillement et on remet les skis pour atteindre le bas du Col de la Chaux après une série de dévers où il faudra encore avoir un peu de ressource pour pousser sur les bâtons. Arrivé au pied du Col de La Chaux, on remet les peaux une dernière fois pour une courte montée. Je m’attendais à plus souffrir, mais finalement j’adopte à nouveau un rythme assez lent mais régulier que j’arrive à tenir jusqu’au sommet et la montée se passe rapidement. Finalement c’est parti pour une longue et dernière descente sur Verbier, où il faut juste laisser filer les skis et faire attention à une éventuelle chute en raison de la fatigue. Au fil de la descente on commence à réaliser petit à petit que l’on touche au but.

A l’arrivée des pistes de ski de Verbier, les amis sont là pour m’accueillir et m’accompagner sur les derniers kilomètres à parcourir à pied jusqu’à l’arrivée. Cette fois les encouragements me font plaisir. Il faut dire que je suis dans un tout autre état d’esprit que deux heures plus tôt. Toutes les souffrances et les difficultés sont déjà presque oubliées. Il ne reste plus qu’à savourer les quelques minutes de course qu’il reste et se laisser envahir par la joie d’avoir réussi ce formidable défi.

Quelle nuit incroyable…


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